La CB en chansons

Le petit garçon et le routier - Jacques HOURDEAUX (1977)

Je ne crois pas qu'on se connaisse, vous et moi.
Mais je suis à peu près certains qu'on a bien dû se rencontrer
Quelque part, sur la route, dans un pays quelconque,
Vous au volant de votre voiture,
Moi dans la cabine de mon semi-remorque.
Oui je suis routier, routier international.
J'aime l'aventure et j'ai roulé ma bosse aux quatre coins du monde.
J'en ai passé des frontières,
Et bouffé des kilomètres de poussières, de boue ou de neige
À cette époque-là, je faisais la ligne sur les routes de Californie.
C'est là que m'est arrivée cette étrange histoire.
Je venais de loin, je conduisais depuis trop longtemps,
Et la fatigue commençait à se faire sentir.
J'hésitais à réveiller le copain qui dormait dans la couchette,
Pour me tenir compagnie, j'avais branché le radio-téléphone de bord,
Le mobilophone comme on l'appelle aux États-Unis.
C'est un appareil qui nous permet, à nous autres les routiers,
De garder le contact et de nous entraider en cas de coup dur.
Je venais à peine d'enclencher le canal 27 de la CBR,
Qui est notre fréquence habituelle,
Lorsque j'entendis, à travers la friture des ondes courtes,
Une petite voix lointaine qui parlait.
Une petite voix d'enfant qui appelait.
- Allô, Allô, les routiers, ici Teddy, Teddy Bear, m'entendez-vous ?
Ici Teddy, répondez-moi.
Je basculai l'inverseur sur émission et questionnai à mon tour.
- Allô, Allô Teddy, ici la route. D'où appelles-tu ? Que veux-tu ?
La voix du gamin répondit, un peu plus proche.
- Ici Teddy, j'appelle les routiers.
- Je t'entends, Teddy. Que veux-tu ?
- Je suis tout seul, je m'ennuie,
Et je voudrais parler un peu avec vous.
Je vous appelle avec le radio-téléphone de mon papa.
Cet été nous avons eu un très grave accident,
Et je suis toujours dans mon lit.
Le docteur dit que je pourrais remarcher un jour,
Mais que ce sera sûrement très long.
J'habite une maison tout près de l'autoroute.
Je suis souvent seul le soir,
Car maman est serveuse dans un hôtel, pour nous faire vivre.
J'ai perdu mon papa dans l'accident qui a détruit son camion,
Et qui m'a cloué au lit.
Il m'emmenait de temps en temps pour des petites courses.
Et maintenant il ne vient plus jamais de routiers par ici.
Alors j'essaye de vous accrocher avec le radio-téléphone qui nous reste,
Pour vous parler un petit peu, quand vous passez sur l'autoroute.
Je ne suis pas une fillette, mais il me sembla soudain
Que mes yeux se brouillaient, que j'y voyais moins bien.
J'arrêtais le moteur au premier embranchement venu,
Et je sortis ma carte.
- Dis-moi, Teddy, où habites-tu exactement ?
Le petit me situa sa maison.
J'avais de l'avance sur l'horaire, je remis en marche
Et je sortis de l'autoroute.
Bien que j'aie foncé pour arriver chez lui,
Je n'étais pourtant pas le premier.
Bon sang, six énormes bahuts m'y attendaient.
Six copains avaient entendu notre conversation
Et m'avaient devancé, d'autres arrivaient encore.
Je réveillais mon coéquipier qui n'en croyait pas ses yeux.
On est tous entré, on a sorti Teddy de son petit lit,
Et se fut vraiment la fête
Chacun voulait le porter, l'asseoir derrière son volant, le cajoler.
Le gosse rayonnait.
On lui donna un tas de bricoles qu'on avait dans nos cabines,
Et puis il fallut bien penser à repartir.
Je le remis dans son lit, après l'avoir embrassé une dernière fois.
Je grimpais sur mon siège et je tirais le démarreur.
J'ai vu plus d'un dur qui détournaient la tête.
On lui promit que chaque fois que l'on passerait sur l'autoroute,
On klaxonnerait d'une certaine manière afin qu'il nous entende.
On se quitta enfin.
Je n'avais pas fait trois kilomètres que le mobilophone crépitait à nouveau.
C'était une autre voix, une voix émue de femme et elle disait :
- Allô les routiers, ici la maman de Teddy,
Merci les gars, vous êtes, vous êtes de braves types.
Bonne route et que Dieu vous protège.
Je n'ai pas pu répondre un seul mot,
J'ai coupé le radio-téléphone et alors seulement j'ai chialé,
Oui. Chialé comme un vrai môme.
Teddy, le chien et les routiers - Jacques HOURDEAUX (1979)

Du temps a passé, depuis le jour où sur mon CB,
Le radio téléphone de bord de mon camion,
J'avais capté le message de Teddy,
Le petit garçon handicapé
Nous étions devenus de vrais amis, lui et moi
Sitôt qu'j'avais un peu de liberté, je m'arrangeais pour venir le voir
Et lui apporter quelques douceurs.
Il me parlait souvent de la première visite qu'on lui avait faite
Et des mille petites choses qu'on lui avait données.
Pourtant, je sentais bien que ces visites trop rares
Ne suffisaient pas à lui redonner le moral nécessaire, pour guérir.
Il fallait pour Teddy, un autre compagnon
Qui soit près de lui, plus souvent
Ce compagnon, le hasard allait le placer sur mon chemin…
C'était l'époque où toute une population se jette
Pêle-mêle sur les routes,
Ça s'appelle les vacances,
Et ça ne souffre aucune entrave,
On sacrifie tout à la folie du départ,
On plaque tout, et on s'en va.
Nous les routiers, pendant 48 heures,
On s'arrête et on laisse passer le flot
J'avais donc rejoint mon port d'attache,
En attendant la fin de cet exode,
Et pour tuer un peu le temps,
J'allai marcher dans la campagne,
C'est là que j'ai trouvé "Patapoil"
C'était un pauvre petit chien, tout affolé,
Un corniaud que des salauds avaient attaché
à un arbre avec du fil de fer.
On devinait l'histoire
La voiture bondée et le petit animal
Qui avait voulu à tout prix
Être lui aussi d'la fête
On l'avait rejeté une fois, deux fois
Et puis devant son entêtement
On l'avait amené, pour l'abandonner
Lâchement quelques kilomètres plus loin
Dans le premier bois venu
Il s'était débattu, s'entortillant dans le fil
Au point de s'entamer profondément les pattes.
Il avait crié, crié, appelant au secours
Ceux qui déjà, l'avaient oublié.
Couché sur le flanc, ce n'était plus qu'une pauvre petite boule de poil
Sanglante et meurtrie.
C'est pour ça que j'l'appelai "Patapoil"
Je m'approchai de la bête
Et lentement, avec précaution
J'arrivai à la délivrer de ses liens
D'abord elle me mordit,
Et puis elle me lécha les mains avec reconnaissance.
Je la ramenai au camion,
La soignai de mon mieux
Et c'est là, en voyant ce petit chien boitiller sur trois pattes
Que j'associai Teddy à cet incident
Ce fut comme un déclic
Il était là le compagnon de tous les jours, de toutes les heures,
Blessé comme lui, solitaire comme lui,
Ils uniraient leurs deux malheurs
Et s'aideraient l'un et l'autre à guérir.
J'enclenchai le radio téléphone et j'appelai
- Allô, allô Teddy Bear ? J'appelle Teddy Bear…
Allô Teddy c'est toi? ici ton ami, le routier,
Écoute Teddy je viendrai te voir demain.
Non non je n'peux rien te dire, c'est une surprise
Bonsoir Teddy, à demain.
Dans la soirée, je passai un appel général aux copains,
J'en accrochai trois ou quatre,
Je leur expliquai l'affaire,
ils me promirent tous d'être là.
J'installai le petit animal sur un tas de vieux chiffons
Je grimpai dans ma couchette et je m'endormis
Heureux.
Le lendemain, on a pris le bahut
Et on a filé chez Teddy, les copains et moi,
Tous des gars terribles
Ils s'étaient débrouillés dans la nuit
pour faire quelque chose pour le gosse.
Sponky avait construit une niche, avec des planches
Un autre avait tressé un collier et une laisse
Pour que Teddy puisse emmener Patapoil en promenade,
Quand il remarcherait.
Un autre qu'on appelle le "cochon à roulette"
(parce qu'il conduit le camion frigo d'une charcuterie industrielle)
Avait voulu apporter de la viande pour toute une ménagerie.
Quand on a poussé la porte de la petite maison,
J'ai cru un instant que Teddy allait sauter de son lit
Et marcher, il battait des mains
On l'a assis dans son fauteuil
Et on a posé Patapoil sur ses genoux inertes.
Il l'a serré, serré contre son cœur
Ils mêlaient leurs larmes de joie.
J'ai vu tout de suite que c'était gagné
Que ça collerait bien tous les deux.
Ah ! on a passé une fameuse journée
Et quand il a fallu repartir
Tous, même le vieux Ben qui va bientôt lâcher le volant
On avait vraiment l'impression d'avoir sept ans.
Comme la première fois,
le CB nous a rappelé quelques kilomètres plus loin.
D'abord on n'a rien entendu
et puis, en prêtant bien l'oreille
on a perçu de petits aboiements
auxquels se mêlaient de gros sanglots d'enfant.
C'était Teddy et il nous a dit:
- Merci, merci à vous les copains
vous avez été formidables.
Vous m'avez donné la plus grande joie de ma vie
même si je ne dois plus remarcher, jamais.
On n'a plus osé se regarder nous autres.
On s'est quitté bêtement sans savoir quoi se dire.
On venait de prendre vite fait,
un sacré coup de vieux.
Canal 19 - François Beranger (1980)

Les forçats du ruban, les obsédés du frêt,
Sont jamais à la fête, tout seul dans la cabine,
Ont trouvé la combine pour pas crever d'ennui,
Pour éviter le fossé et les pièges des flics.
Branche ta cibi j't'appelle sur le Canal 19,
Salut tous les amis.
Salut les gars, quoi de neuf sur le Canal 19,
Répondez les amis.
C'est pas le Nevada, c'est pas la Californie,
Pas plus le Tennessee, c'est partout dans c'pays,
Sur l'autoroute A6, sur la Nationale 10,
Des milliers de camions qui tournent jour et nuit.
Branche ta cibi j't'appelle sur le Canal 19,
Salut tous les amis.
Les mecs ont des lunettes noires, des maillots de débardeur,
Et le coude à la portière, les yeux sur le compteur,
Pousser jusqu'à dix kilos, trouver le bon rapport,
Être à l'heure, décharger, le pognon se fait rare.
Branche ta cibi j't'appelle sur le Canal 19,
Salut tous les amis.
Salut les gars, quoi de neuf sur le Canal 19,
Répondez les amis.
Les routiers-galériens pour pas perdre les pédales,
Se racontent leur vie, ne remontent pas à vide,
Y'a du frêt à Marseille, mon patron est un con,
J'me fais quatre mille francs par mois, je rentre jamais chez moi.
Branche ta cibi j't'appelle sur le Canal 19,
Salut tous les amis.
Salut les gars, quoi de neuf sur le Canal 19,
Répondez les amis.
Il semblerait qu'le monopole se met à faire la gueule,
Et à être jaloux, paraît qu'on a violé,
Les secrets d'la défense, qu'on est des subversifs,
Dès qu'les gens communiquent, y'a le pouvoir qui flippe.
Branche ta cibi j't'appelle sur le Canal 19,
Salut tous les amis.
Salut les gars, quoi de neuf sur le Canal 19,
Répondez les amis.